Jón Kalman Stefánsson: « En Islande, les fantômes sont heureux »

L’auteur islandais, lauréat du Prix Jean Monnet 2022 pour son roman Ton absence n’est que ténèbres, a évoqué avec nous son rapport à l’écriture, la culture islandaise, son goût pour la musique et le rôle de la littérature. Une rencontre lumineuse.

Ton absence n’est que ténèbres, c’est d’abord une atmosphère, celle d’un petit village perdu à l’ouest de l’Islande, dans la région des fjords. Un homme, le narrateur, est assis dans une église. Il a perdu la mémoire et ne sait même plus comment il s’appelle. Lorsqu’il se rend dans le petit cimetière jouxtant l’église, une femme vient vers lui, lui sourit et lui dit qu’elle est heureuse de le revoir. Le récit de Jón Kalman Stefánsson se déploie alors, racontant l’histoire de la mère de cette femme, enterrée dans le cimetière, puis celle d’autres personnages d’une même famille, mêlant les vies et les destins, le passé et le présent.

Un écrivain qui s’efface derrière son récit

Choisir un narrateur amnésique pour raconter cette saga familiale permet à l’écrivain islandais de rendre la plus transparente possible la narration, d’éviter que le narrateur, double de l’écrivain, ne s’interpose entre le récit et le lecteur:
« J’ai pensé que c’était une bonne idée d’avoir un narrateur amnésique, dans l’espoir que toutes les histoires et tous les personnages que j’allais rencontrer sur ma route passeraient à travers cet auteur narrateur sans que son identité soit un empêchement, un frein ou une gêne. Parce que je m’inquiète parfois que la personnalité de l’écrivain puisse agir comme un filtre entre le lecteur et les personnages ou les histoires racontées dans un livre. Et d’autant plus maintenant que, depuis une vingtaine d’années, il existe de plus en plus d’autobiographies littéraires où l’auteur avec son nom et son visage est au cœur de la narration, et fait écran à la narration. En d’autres termes, je m’inquiète parfois du fait que l’écrivain puisse sembler plus important aux yeux des lecteurs que l’histoire elle-même, que la littérature elle-même. Et ça ce n’est pas une bonne chose, car la bonne littérature et la poésie sont toujours plus grandes que l’auteur, que l’homme ou la femme qui les a créées. Parce que l’écrivain est amené à mourir, mais ses écrits, sa littérature, ses livres eux ne meurent pas. »

Un récit mêlant passé et présent

Dans ce récit familial que nous propose Jón Kalman Stefánsson, le passé vient éclairer et compléter le présent : l’un et l’autre se répondent, contractant les siècles et les générations, abolissant les frontières temporelles. « Je m’y prends ainsi pour écrire car j’écris comme je pense et comme je perçois la vie » explique l’auteur islandais. « Quand je commence à évoquer ou décrire un personnage, son passé surgit subitement des profondeurs et exige que je m’intéresse à lui. Il semble que pour comprendre un personnage, il est nécessaire de comprendre et connaître son passé. On peut observer que dans toutes les familles, il y a des composantes, des caractéristiques qui traversent les générations, reviennent de générations en générations. Par conséquent, si on veut comprendre un individu, on doit peut-être justement se frayer un chemin dans son arbre généalogique, dans sa famille, à travers ses ancêtres. »

Un hommage à la musique

Une des composantes qui traversent les générations, c’est la musique, omniprésente dans Ton absence n’est que ténèbres, preuve de l’attachement qu’éprouve l’auteur à son égard. « La musique a toujours été extrêmement importante dans ma vie. J’ai toujours écouté de la musique et elle est dans mon sang, dans mes gênes, elle m’habite entièrement. La famille de ma mère compte la plus grande chanteuse d’opéra que l’Islande ait eue, et l’un des plus grands poètes islandais du XXème siècle. Lorsqu’on lit ses poèmes, on a l’impression d’entendre une symphonie : il y a une telle musicalité dans ses vers qu’on en sort totalement enivré. […] Quand j’ai commencé à écrire de la prose, j’ai senti la musique couler à mesure que j’écrivais, elle était en moi. »

Un roman islandais

Bien que sa portée soit universelle, Ton absence n’est que ténèbres est un roman profondément ancré en Islande, un pays qui fait preuve d’un profond attachement à sa langue et à sa tradition littéraire, toutes deux très anciennes. « En Islande, la question de la langue a évidemment été toujours très importante. Et ce qui nous définit comme Islandais, c’est notre langue. Cela a des bons côtés, et des mauvais, parce qu’on peut parfois être témoins d’une sorte de fascisme de la langue. L’islandais est très compliqué grammaticalement, et quand j’étais enfant, ceux qui n’étaient pas bons en grammaire, c’est à peine si on les autorisait à prendre la parole. […] Et nous avons aussi une littérature très ancienne, les sagas, qui datent du XIIIème siècle, et également de la poésie qui remonte au Xème siècle. On a l’impression que tous ces textes conservent la mémoire d’une époque oubliée et disparue depuis très longtemps. Je pense que cela influence la manière dont on regarde le passé. La langue islandaise qui est parlée aujourd’hui est à peu près la même qu’il y a 1000 ans. Je n’arrive pas à m’ôter de la tête que les morts sont capables de nous lire. Si bien que lorsqu’on écrit en islandais, on écrit aussi bien pour les vivants que pour les morts. Pour cette raison, il est beaucoup plus enviable d’être mort en Islande qu’en France : ceux qui sont morts en Islande il y a 1000 ans peuvent toujours lire nos livres, alors qu’en France ceux qui sont morts il y a 1000 ans ne peuvent plus lire le français contemporain. Ils n’ont pas lu toute la littérature moderne et ils ne la connaissent pas. Et c’est pour cela qu’en Islande les fantômes sont heureux. »

Un roman de la mémoire

Les morts sont capables de nous lire et ils sont également dotés de parole, comme le témoigne ces phrases prononcée par l’un d’eux dans Ton absence n’est que ténèbres :

Écrivez, et nous n’oublierons pas.
Écrivez, et nous ne serons pas oubliés.
Écrivez, parce que la mort n’est qu’un simple synonyme de l’oubli.

Car Ton absence n’est que ténèbres est un roman de la mémoire, un récit qui évoque le passé d’une famille sur plus de six générations, afin que tous se souviennent des défunts, ces morts qui ont disparu dans les ténèbres de l’oubli. « Nous avons le devoir de nous souvenir. Oublier c’est trahir la vie. » dit Pall, un des personnages du roman. « C’est la différence entre la grande histoire, l’histoire de l’humanité, et la littérature » explique Jón Kalman Stefánsson. « Lorsque la littérature parcourt du regard la grande scène qu’est l’histoire du monde, elle voit ces petites vies, ces petits personnages. Et parfois, les plus belles vies sont celles qui traversent le temps sans que personne ne les remarque. Parce que ces vies sont belles, débordantes de contenu, à leur manière tout à fait discrètes. J’aime beaucoup écrire sur ce type de personnes et je considère que l’un des rôles de la littérature c’est d’écrire sur des vies qui ont disparu, qui ne sont plus. »

Note : 5 sur 5.

Ton absence n’est que ténèbres
Jón Kalman Stefánsson
Eric Boury (traduction)
Grasset, 2022, 608 pages.

Lettres du monde : le goût des rencontres

Voici tout l’enjeu du festival Lettres du monde qui débute vendredi 17 novembre à Bordeaux : faire venir des auteurs étrangers et les emmener là où ils ne seraient pas allés seuls en Nouvelle-Aquitaine, à la rencontre des lecteurs. Ce que la littérature du monde fait de mieux s’approche de nous. Découverte d’un festival itinérant.

Un festival dédié à littérature étrangère

Depuis 19 ans, le festival Lettres du monde fait entendre des voix venues du monde entier en Nouvelle-Aquitaine. Et cette année ne dérogera pas à l’esprit fondateur. « Le festival poursuit avec détermination son travail de lecture du monde », assure Alexandre Péraud, son président. Le coup d’envoi du festival sera d’ailleurs donné par l’Ukrainien Andreï Kourkov, invité d’honneur du festival et témoin incontournable de la guerre qui se joue actuellement en Europe. 

Il ne sera pas seul : quinze auteurs de douze pays différents se croiseront pendant les dix jours que dure le festival et interrogeront le thème de cette édition : « Le meilleur des mondes ? » Chacun à leur manière. Par l’entremise d’un thriller médiéval avec le Catalan Luis Llach. En défendant les minorités avec le Haïtien Louis-Philippe Dalembert. Sous l’angle de l’intime avec la grande auteure américaine Laura Kasischke. Le programme est riche et dense, articulé autour de rencontres uniques. Il n’en faut pas moins pour « penser le monde, l’interroger, le raconter, faire vivre le désir de partage », résume Martine Laval, conseillère littéraire du festival.

Un festival unique en Nouvelle-Aquitaine

L’Américain Douglas Kennedy à Mont-de-Marsan dans les Landes, le Franco-Vénézuélien Miguel Bonnefoy à la librairie Le gang de la clé à molette à Marmande et la Franco-Iranienne Maryam Madjidi à Casseneuil dans le Lot-et-Garonne, le Brésilien Pedro Cesarino à Brive-la-Gaillarde en Corrèze, le Colombien Santiago Gamboa à la médiathèque de Biarritz dans les Pyrénées-Atlantiques, le Suisse Joseph Incardona à La Tremblade en Charente-Maritime,… « Ce n’est pas un salon du livre, explique la directrice du festival, Cécile Quintin, les auteurs bougent tous les jours. »  Son premier challenge est d’ailleurs de trouver des auteurs qui acceptent ce genre de proposition.

Ce qui est intéressant, c’est d’amener des auteurs étrangers dans des petites villes et communes rurales. C’est un moment unique dans l’année, pour les organisateurs et les lecteurs.

Cécile Quintin

Puis de demander aux médiathécaires et libraires quels auteurs ils/elles veulent recevoir. Un système de voeux permet de leur laisser le choix tout en tenant compte des disponibilités des auteurs. « Plus ils/elles sont motrices dans le choix des auteurs, mieux c’est. Car après, ils/elles font un gros travail de fond sur le terrain. Ce sont eux et elles qui font connaître les auteurs, circuler les livres et qui motivent les lecteurs. »

Dans cette interview réalisée le 27 octobre dernier, Cécile Quintin revient sur les enjeux de ce festival littéraire itinérant.

Cette année, le festival Lettres du monde visitera trente-cinq villes de Nouvelle-Aquitaine et organisera soixante rencontres. Il y en a forcément une près de chez vous !

Au nom du père (Carnet de mémoires coloniales)

Dans un livre adressé à son père, l’auteure portugaise Isabela Figueiredo raconte son enfance au Mozambique, avant l’indépendance. Un témoignage sans fard où elle règle ses comptes avec l’idéologie coloniale.

Il a fallu plusieurs décennies à Isabela Figueiredo pour parvenir à traduire en mots les premières années de son existence au Mozambique, une enfance enfouie au plus profond de sa mémoire. Car lorsqu’elle arrive au Portugal en 1975 à l’âge de treize ans, personne n’a envie d’entendre le récit de ces retornados, ces Portugais revenus des colonies après les guerres d’indépendance.

La mort de son père, survenue en 2001, agit comme un détonateur : après des années de silence, Isabela Figueiredo s’autorise à faire surgir les mots, à donner vie à ce récit qu’elle dédie à son père, elle cette « petite Noire blonde » née sur une terre d’emprunt, le Mozambique auquel elle reste viscéralement attachée. Elle y raconte le colonialisme, le racisme et la violence des Portugais à l’égard de la population africaine, mais aussi l’amour infini pour ce père à l’idéologie nauséabonde, incarnation du colon blanc.

Les mots qui jaillissent de la plume d’Isabela Figueiredo ne sont pas de ceux qu’on utilise comme décor, pour embellir une phrase ou séduire le lecteur. Pour traduire le comportement des Blancs et leur violence à l’égard des Noirs, l’auteure choisit un vocabulaire emprunté à l’idéologie coloniale. Une façon peut-être d’exorciser le mal dont elle a été témoin et dont elle se sent coupable encore aujourd’hui.

La langue d’Isabela Figueiredo est crue, directe, saturée par une terminologie raciale qui mène au bord de la suffocation.[…] L’auteur doit dire ce monde d’autrefois dans les termes en vigueur à l’époque. Il lui faut retrouver l’atmosphère et les comportements du passé. Briser le silence n’est possible qu’à cette condition.

Léonora Miano, Préface

Durant ses années mozambicaines, Isabela Figueiredo est déchirée entre son appartenance au peuple colonisateur et son attachement à cette terre qui l’a vue naître. « Je pensais que mon âme était noire », confesse celle qui aurait voulu s’asseoir sur les genoux du vieux Manjacaze pour s’enivrer de ses récits d’Afrique.

Car même si le colonialisme impose une séparation entre les Blancs et les Noirs, Isabela se sent attirée par ce peuple noir, fascinée par ces femmes dont elle imite la démarche, séduite par la beauté de leurs corps qui ondulent. Elle ne se lasse pas d’observer leurs pieds nus qui foulent le sol, alors que ses pieds de petite fille blanche sont contraints dans des chaussures étroites, l’empêchant de fouler la terre africaine.

Je pouvais, en chemin, me déchausser en cachette dans les buissons et marcher clandestinement, sans souliers, pour vérifier si mes pieds pouvaient être comme les pieds des Noirs, aux orteils écartés et à la plante endurcie, fendillée.

Le questionnement identitaire se fait plus insistant lorsque l’auteure raconte son départ pour le Portugal à treize ans, un éloignement vécu comme un déracinement. À l’heure où le Mozambique gagne son indépendance, les parents d’Isabela l’envoient vivre chez sa grand-mère au Portugal, leur pays de naissance. Un autre chapitre de sa vie commence alors, loin de sa terre natale à elle, dans un pays qu’elle ne connaît pas et qui ne veut rien savoir de ces colons revenus en métropole.

Carnet de mémoires coloniales est un récit nécessaire qui vaut mieux que tous les livres d’histoire sur le sujet: un récit intime raconté à hauteur d’enfant, un point de vue inédit sur le colonialisme et un chant d’amour au père et à la terre africaine.

Note : 4 sur 5.

Carnet de mémoires coloniales
Isabela Figueiredo
Myriam Benarroch et Nathalie Meyroune (traduction)
Léonora Miano (préface)
Éditions Chandeigne, 2021, 240 pages.


La poésie de Laura Kasischke

Avec Où sont-ils maintenant, anthologie personnelle, l’auteure américaine nous emmène à la découverte de son univers poétique, source de toute son œuvre. Vivifiant.

Surtout connue en France pour ses romans publiés chez Christian Bourgois, Laura Kasischke est entrée en écriture par la voie poétique, un art auquel elle se consacre depuis 1991 et qu’elle ne cesse d’explorer depuis lors, tout en continuant à publier des œuvres romanesques.

Je me considère avant tout comme une poétesse.

Laura Kasischke

Pour constituer ce recueil intitulé Où sont-ils maintenant (Where Now), l’auteure originaire du Michigan a choisi dix poèmes extraits de chacun de ses recueils passés, accompagnés de vingt nouveaux poèmes. Présentés antéchronologiquement, les poèmes rassemblés dans cette Anthologie personnelle permettent au lecteur de parcourir l’œuvre de Laura Kasischke et d’en percevoir l’évolution.

Les poèmes proposés sont construits par association d’idées et de sensations (une influence du mouvement surréaliste), un flux de pensée qu’elle saisit sur de petits carnets, au fil de la journée. Onirisme et méditation se mêlent à des images et des scènes dont elle est témoin à la maison ou au supermarché où elle fait ses courses, ces instants du quotidien dans lesquels elle puise son inspiration poétique. « Je travaille avec la seule matière que j’ai à disposition, celle de l’univers domestique, et des gens que je rencontre. Énormément de drames se jouent dans une cuisine. Je trouve intéressant de donner une véritable valeur à cette vie quotidienne et domestique. On peut trouver du mélodrame jusque dans son propre foyer. » déclarait-elle à la Maison de la Poésie en novembre dernier. 

Je commence toujours un poème en écrivant simplement – dans un cahier, avec un stylo – et je ne le considère pas comme un « poème » (c’est trop intimidant), donc je commence par une image ou quelques mots peut-être, que je pense pouvoir placer dans le bon ordre. Puis ces mots (ou cette image) suggèrent les mots suivants, et les suivants, et les suivants.

Où sont-ils maintenant demande Laura Kasischke, et où irons-nous après ? La poétesse interroge le passé qui l’a construite, celui-là même qui a englouti les êtres chers, désormais disparus. En trente ans de vie, elle a observé ses contemporains, vu partir ses parents, grandir son fils et avec lui son inquiétude de mère. D’ailleurs, l’évocation de l’enfance et l’adolescence est fréquente dans ce recueil, la sienne et celle de son fils, maintenant adulte. Et c’est cela, au fond, le thème que parcourt cette Anthologie personnelle : où est donc passé le passé ? Une interrogation qui, selon elle, permet de mieux comprendre le présent et appréhender le futur.

Ces souliers dans la paume de ma main ?
Tu les as mis à tes pieds, un temps.

Cette couverture de la taille d’un essuie-mains ?
Je la drapais autour de toi endormi

dans mes bras comme cela. Tu vois ? Le monde
un temps a été petit comme cela quand

tout le reste au monde était moi.

Poème Deux hommes & un camion

Les poèmes de Laura Kasischke sautillent d’une image à l’autre, opèrent des glissements entre les choses et les êtres, franchissent les barrières temporelles. La lecture de ce recueil peut dérouter parfois, mais surgit alors une image qui surprend et sublime le texte. À mesure que le style de l’auteure s’affirme, les poèmes semblent moins narratifs, plus libres, de forme plus courte.

Une chose ne change pas cependant, c’est l’importance que la poétesse accorde à la sonorité de ses poèmes, une musique que Sylvie Doizelet a su préserver lors de la traduction du recueil en français. « L’essentiel d’un poème est la musicalité bien davantage que l’histoire ou son aspect sur la page, sa musicalité et les images qui s’en dégagent » affirme Laura Kasischke. 

Une œuvre poétique surprenante et vivifiante.

Note : 4 sur 5.

Où sont ils maintenant. Anthologie personnelle.
Laura Kasischke
Sylvie Doizelet (traduction)
Gallimard, 2021, 384 pages.

La maison de Jean Giraudoux se renouvelle grâce au numérique

La maison natale de Jean Giraudoux à Bellac (Haut Limousin) investit le numérique pour partager la vie et l’œuvre de ce grand auteur de théâtre et de littérature. Nouvellement nommée La Digitale, elle propose une expérience muséale sensible et technologique qui vaut le détour.

« Quand je suis allée pour la première fois à Bellac, dans la maison de Jean Giraudoux, raconte Christelle Derré, metteure en scène, je l’ai trouvée si triste. » On est alors en 2018 et elle est invitée par le festival de Bellac qui lui a donné carte blanche pour mettre en scène une pièce de l’auteur, Sodome et Gomorrhe. Le spectacle qu’elle propose mêle effets technologiques, mapping et troupes d’acteurs. Joué en extérieur, avec pour cadre la façade de la maison, il donne un coup de fouet aux spectateurs et aux gardiens de l’œuvre de Giraudoux qui lui proposent un grand chantier : réhabiliter et moderniser sa maison natale.

Le numérique dans tous ses états (ou presque)

Il n’en fallait pas plus à Christelle Derré pour investir les lieux avec le Collectif Or NOrmes dont elle assure la direction artistique. Rompue à l’écriture théâtrale qu’elle lie au visuel, au musical, ou encore à la chorégraphie, elle reconnaît s’être « amusée à poser une proposition transmédia à l’échelle d’un homme et de sa vie ».

Et c’est réussi : le spectateur est au cœur d’un parcours spectatorial avec des installations et des dispositifs artistiques qui le transforment en « spect-acteur » au fur et à mesure de ses interactions avec les œuvres. Et des interactions, il y en a. Dans chaque pièce de la maison sont placés une installation ou un dispositif à vivre : au rez-de-chaussée, la table interactive offre une plongée dans une encyclopédie vivante de la vie de l’auteur et la table des communications permet d’écouter, avec un casque, les débats qui ont entouré des moments controversés de sa vie.

Au premier étage, le « spect-acteur » est accueilli par un buste qui prend vie grâce à un système de mapping vidéo et laisse entendre la voix de Jean Giraudoux; une expérience de réalité augmentée à partir d’affiches théâtrales publicitaires d’époque est rendue possible avec un smartphone. Au deuxième étage, une installation vidéo met en présence Ondine, personnage surnaturel et aquatique inventé par Jean Giraudoux, avec le visiteur quand, dans une autre pièce, des téléphones rouges présentent la vie intime et amoureuse de l’auteur.

Un regard novateur sur le contenu du musée

La présence d’acteurs, pendant les heures d’ouverture à la visite, complète la dimension transmédia de ce projet de réhabilitation et de modernisation. Ils assurent la consultation « giralducienne ». À partir d’un questionnaire rempli par les visiteurs devenus patients d’un jour, les comédiens, docteurs d’un jour, posent un diagnostic et délivrent une ordonnance destinée à revigorer leur santé littéraire !

L’aspect spectatorial proposé par le collectif de théâtre Or NOrmes s’accommode bien de l’œuvre de Jean Giraudoux qui n’hésitait pas à utiliser tous les moyens disponibles à son époque. « Je n’ai pas l’impression de travailler avec des nouvelles technologies, assure Christelle Derré, mais avec des outils de mon temps. »

Quand on écoute ses textes contre Hitler, sur le fait qu’il n’y a pas assez de femmes à l’Assemblée, sur son rapport à l’écologie, on découvre un homme moderne, en avance sur son temps. C’est un grand humaniste.

Christelle Derré

Une épine dans le pied

Taxé d’antisémite et de raciste pour son essai Pleins pouvoirs paru en 1939, Jean Giraudoux divise. La muséographie n’entend pas cacher ses propos nauséabonds, mais elle les contextualise, dans cette France alors à quelques mois de la guerre où les fascistes n’avancent plus masqués depuis pas mal de temps déjà. Le climat est délétère et Jean Giraudoux, qui fit une carrière dans la diplomatie française, s’embourbe. « On fait entendre les pires textes de Giraudoux pour que le visiteur puisse avoir son opinion ». Un passage délicat où il a fallu composer avec ce passé sombre sans toutefois s’en détourner. 

Les conditions de sa mort, le 31 janvier 1944, ne sont pas moins obscures. A-t-il été empoisonné par la Gestapo à l’aide d’un poison extrait d’une fleur, la digitale ? Quoi qu’il en soit, cet épisode trouble aura au moins permis de trouver le nom de cette maison-musée.

La Digitale, Maison natale de Jean Giraudoux donne à voir et à entendre le sensible dans les textes de cet auteur majeur du XXème siècle dont les pièces, Amphitryon 38, La guerre de Troie n’aura pas lieu, Ondine, La Folle de Chaillot, ont marqué leur époque au point de devenir des classiques du répertoire théâtral français. Avec seulement un buste représentant l’auteur, la priorité est donnée à l’œuvre et surtout à l’immersion dans l’œuvre.

En plein coeur de Bellac, charmante ville de Charente, il y a maintenant un lieu unique, contemporain qui propose une expérience originale. L’endroit idéal pour (re)découvrir Jean Giraudoux. Et pour ne rien gâcher, les visites sont gratuites tout l’été.

Le roman d’une ville (par Santiago Gamboa)

Dans Une maison à Bogota, le romancier Santiago Gamboa livre un récit sur une maison et la vie de ses deux habitants. Et un peu plus : il dresse un portrait de la capitale de la Colombie. Un roman superbement écrit à la narration très maîtrisée. À lire absolument !

L’histoire. Grâce à l’argent que lui rapporte un prix littéraire, un philologue colombien peut se permettre d’acheter une maison dans le quartier de Chapinero, à Bogota, qu’il convoite depuis plusieurs années. « Depuis tout petit j’étais intrigué par la maison que je viens d’acheter […] et je crois que j’ai toujours eu envie d’y habiter. » Donnant sur le parc Portugal situé sur les hauteurs de la ville, la maison est l’une des plus belles du quartier et offre une vue d’où il peut apprécier les « montagnes vert foncé de Bogota […], une des rares beautés de la ville ». L’homme de lettres, également narrateur, habite cette maison avec la tante qui l’a élevé après la mort de ses parents dans l’incendie tragique de leur maison.

Une fois passée l’agitation du déménagement, le narrateur s’y installe et les souvenirs affluent. La maison représente le besoin de revenir à l’endroit où il a forgé son identité, et ce d’autant plus qu’il a passé sa vie hors de Colombie, avec sa tante diplomate pour l’ONU, entre les lycées français de Varsovie ou de Bruxelles, entre l’Inde, l’Espagne et Djarkarta… « Tous les romans construisent une sorte de demeure, explique l’auteur. La maison est un symbole esthétique, philosophique, c’est la maison de famille où l’on a été aimé. La maison est l’opposée de la ville où vivent des gens qui me sont inconnus, alors que la maison c’est [mon] univers. »

Le roman de Bogota

Santiago Gamboa fait de la ville de Bogota un véritable personnage de son roman. Le narrateur en décrit l’oppression, la violence, la pauvreté, les inégalités sociales. « Ici, par comparaison, Les Misérables de Victor Hugo pourrait passer pour un portrait de la bourgeoisie française », raconte-t-il. La ville est le théâtre de ses explorations extrêmes, et mêmes franchement sordides. Cet homme, pourtant un peu ennuyeux et solitaire, a éprouvé dans son adolescence un besoin d’aventure. Sous la bienveillante protection de son chauffeur Abundio qui l’accompagne toujours, il découvre les bas-fonds, les soirées nazies et sadiques, les lieux de perdition, la drogue et la misère. Comme dans un tableau de Jérôme Bosch, Bogota est décrite comme l’enfer – un enfer froid, vu le climat-  où les rapports entre les classes sociales sont violents et où beaucoup d’habitants ont peine à survivre.

Une maison à Bogota raconte l’hostilité et l’âpreté de la ville et ce contraste flagrant avec la vie confortable et la culture cosmopolite du narrateur, parfaitement conscient de sa chance. Celui-ci – comme l’auteur d’ailleurs, parce qu’ils ont tous les deux vécu dans d’autres parties du monde -, ont pu observer d’autres cultures, d’autres manières de vivre. Ils en reviennent changés. « Le voyage donne la possibilité de relire l’endroit d’où on vient. J’ai l’impression que plus on s’éloigne, plus on se connaît. »

Se voir, regarder sa propre vie depuis la fenêtre d’en face : c’est peut-être à cela que servent les livres, à cela que sert l’art. Pour nous regarder depuis un endroit éloigné.

Les mémoires d’un homme de lettres

Alors, ces mémoires sont l’occasion de se questionner : qui est l’observateur ? Qui est l’observé ? Dans une scène évocatrice, un jeune garçon observe le narrateur depuis sa fenêtre alors que ce dernier est confronté à la mort, rappelant un épisode de son enfance. Pour Santiago Gamboa, « la littérature est un espace dans le monde. Un espace imaginaire, certes, mais dans le monde. La littérature est la seule possibilité que l’on a de se voir depuis la fenêtre d’en face ». Ce n’est pas un hasard si elle tient une place de choix dans ce roman, si la bibliothèque est située à l’étage, un peu en hauteur donc. Ce n’est pas un hasard non plus si c’est à travers elle que Santiago Gamboa choisit de faire un formidable portrait de son propriétaire.

Un exercice de style très maîtrisé

Construit autour des différents espaces de la maison que le narrateur explore un à un, le rez-de-chaussée, les appartements de sa tante, la chambre des infirmières, la bibliothèque, la mansarde, le récit convoque des souvenirs et dessine, petit à petit, les portraits de ses deux occupants, le narrateur et sa tante, militante de gauche, un temps proche des FARC. « J’ai voulu faire un pari littéraire, explique l’auteur. Il y a un auteur de j’admire, George Perec, qui faisait ce genre de jeu. Je me suis toujours dit que c’était merveilleux de raconter une histoire en partant de quelque chose de différent, de l’argument. »

Le pari est réussi. Une maison à Bogota, par la maîtrise du récit et la beauté de l’écriture, contribue à donner à la capitale colombienne une dimension littéraire et à affirmer Santiago Gamboa comme l’une des voix les plus originales de la littérature colombienne.

Note : 4.5 sur 5.

Une maison à Bogota
Santiago Gamboa
François Gaudry (traduction)
Editions Métailié, 2022, 190 pages.

Céline : les manuscrits retrouvés

À l’occasion de la parution de Guerre, roman inédit de Louis-Ferdinand Céline, la Galerie Gallimard présente une nouvelle exposition consacrée aux manuscrits retrouvés de l’auteur. À voir jusqu’au 16 juillet.

En quittant la France le 17 juin 1944, se sentant menacé à l’approche de la Libération pour ses prises de position durant l’Occupation, Louis-Ferdinand Céline laisse derrière lui plusieurs liasses de manuscrits qu’il croit, après-guerre, perdus à jamais. Récemment, ces manuscrits réapparaissent mystérieusement et, pour la première fois, la Galerie Gallimard en présente des extraits. Une invitation à parcourir le projet littéraire entrepris par l’auteur après la parution de Voyage au bout de la nuit (1932).

Un projet littéraire

Ce travail littéraire se présente sous la forme d’un grand triptyque abordant des périodes de sa vie très peu évoquées : son enfance, la guerre et Londres. Des milliers de feuillets inédits témoignent de cette vaste entreprise, dont seul le premier volet sera achevé avec Mort à crédit (1936). L’auteur avait cependant avancé sur ses autres romans, plus particulièrement sur celui évoquant l’épisode central de sa vie, deux cent cinquante feuillets que Gallimard vient de publier sous le titre de Guerre.

J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête.

Guerre, un roman inédit

L’action de Guerre se déroule dans les Flandres, durant la Grande Guerre. À la fois récit autobiographique et oeuvre de fiction, le roman évoque une des expériences les plus traumatisantes de la vie de l’auteur : celle du front, « abattoir international de la folie ». Écrit environ deux ans après la parution de Voyage au bout de la nuit, le roman Guerre constitue une pièce capitale de l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline. C’est pour cette raison que l’exposition met particulièrement en lumière le précieux manuscrit, aux côtés de ceux de Londres, de Casse-pipe et de La Volonté du roi Krogold.

Les sources biographiques de l’oeuvre

En plus des manuscrits, les visiteurs peuvent découvrir des documents plus intimes (lettres, cartes postales, portrait,…), sources biographiques de l’oeuvre littéraire de Louis-Ferdinand Céline. Les médailles militaires de l’écrivain, le Journal de marche de son régiment et le livret matricule de Céline sont accompagnés de documents de l’histoire éditoriale.

Céline, les manuscrits retrouvés
Exposition proposée à l’occasion de la parution de Guerre de Louis-Ferdinand Céline
Galerie Gallimard, 30-32 rue de l’Université, 75007 Paris
Exposition du 6 mai au 16 juillet 2022.

Lire à Limoges : édition 2022 !

Du 13 au 15 mai prochain se déroule le salon Lire à Limoges. Une édition 2022 placée sous le thème des diversités.

Douglas Kennedy a été choisi pour présider la nouvelle édition du salon Lire à Limoges. À cette occasion, l’auteur américain viendra présenter son nouveau roman Les hommes ont peur de la lumière (Belfond). Pour l’entourer, huit invités d’honneur sont conviés, parmi lesquels Jean Teulé, Franck Bouysse ou les écrivains issus du monde musical Mathias Malzieu et Louis Bertignac. Au total, ce ne sont pas moins de 300 auteurs qui viendront rencontrer leur public lors de 90 rencontres, tables rondes, ateliers, grands entretiens et animations.

Cet événement marque également la première édition du Prix du premier roman de la Ville de Limoges, un prix parrainé par Franck Bouysse qui récompense le premier roman d’un auteur francophone. Il couronnera cette année la primo-romancière Sophie d’Aubrey pour S’en aller (Inculte). Trois autres prix littéraires jeunesse et BD seront également attribués durant le salon : le Prix des lecteurs BD, le Prix Jean-Claude Izzo et le Prix Coup de coeur jeunesse.

En plus de mettre à l’honneur de jeunes talents, Lire à Limoges offre une place centrale aux éditeurs de Nouvelle-Aquitaine et aux acteurs locaux de la chaîne du livre en leur dédiant une vingtaine de stands. Parmi eux sera présente l’AENA (Association des Éditeurs de Nouvelle-Aquitaine) qui proposera une matinée interprofessionnelle ayant pour thème « l’édition indépendante en Nouvelle-Aquitaine : difficultés, avantages et leviers ». Ouvert au grand public, ce temps de réflexion et d’échanges se déroulera le vendredi 13 mai de 10h à 12h.

Pour plus de renseignement sur Lire à Limoges : https://lire.limoges.fr

Une fête de la librairie INDEPENDANTE !

Samedi 23 avril, l’association Verbes organise la Journée de la librairie indépendante. Et la place sous le signe des valeurs humanistes, en cette veille d’élection présidentielle.

Depuis vingt-quatre ans, l’association Verbes mobilise le jour de la Sant Jordi près de 500 librairies indépendantes de France, de Belgique et de Suisse dans le cadre de la journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Une journée pour défendre l’indépendance et réaffirmer le combat des libraires pour protéger leur métier.

Pour Marie-Rose Guarnieri, fondatrice de la librairie des Abbesses située en plein Montmartre, également fondatrice de l’association Verbes, « les livres, on peut les trouver ailleurs mais pas la façon de les penser en lien avec les autres. » Donner une visibilité aux libraires, ce « métier de modeste » est donc fondamental.

Nous tenons à rappeler combien le livre reste la pierre angulaire de toute démocratie et de toute société ouverte sur le monde et qui porte en lui l’esprit de pluralité.

Un livre et une rose

Cette année, le livre On en garde 10 ! sera offert aux visiteurs des librairies indépendantes participant à l’opération. Il est conçu comme une bibliothèque : cinquante auteurs, de Sarah Chiche à Alain Damasio, en passant par Mohamed Mbougar Sarr, Maylis de Kerangal, Nathacha Appanah et Agnès Desarthe  présentent dix livres qui ont marqué leur vie. Un livre « qui invite à un véritable festin » autour des livres fondateurs des auteurs. De quoi susciter la curiosité et, pourquoi pas, des envies de lecture…

Cette journée est l’occasion de « faire un geste en offrant ce livre ou une rose. C’est une façon de remercier nos clients », déclare Lydie, de la librairie du Coureau à Marennes. Car la librairie indépendante reste vulnérable, même si elle représente un élément de l’exception culturelle et est à ce titre protégée, notamment par la loi Lang. 

Inviter les lecteurs à se rendre chez leur libraire est une forme de soutien à la production littéraire et au livre.  Alors lisons, comme le propose cet extrait du Septentrion de Louis Calaferte reproduit sur les affiches de cette journée. « […] descendez dans le métro, asseyez-vous au chaud sur le banc poisseux – et lisez.»

Empreinte Carbonne : un nouveau festival consacré au polar

Située en Haute-Garonne, la ville de Carbonne accueille les 14 et 15 mai prochains la première édition d’Empreinte Carbonne, un festival international « Polar et Justice » parrainé par Olivier Norek.

Le dossier de presse du festival Empreinte Carbonne commence comme un guide touristique ventant les charmes de Carbonne, ville située à une trentaine de minutes de Toulouse, au bord de la Garonne : « Cette rivière tranquille, aux accents sinueux et rocailleux, c’est un fleuve. Carbonne a eu un port de commerce. La Garonne de Carbonne, qui coule paisiblement vers l’Atlantique si lointain, avait autrefois une activité débordante, comme l’étaient ses crues tant redoutées. Subsistent un petit port de plaisance, un chemin de halage, des murs en galets de Garonne et de belles promenades à faire tout autour des lieux du festival. »

Un écrin pour la littérature

« Empreinte Carbonne conjugue le plaisir culturel et le plaisir touristique. La ville à la campagne d’Alphonse Allais, elle est ici« , assurent les organisateurs. C’est dans cet écrin de nature qu’aura lieu, les 14 et 15 mai prochains, Empreinte Carbonne, un festival international « polar et justice » qui met à l’honneur le polar et la littérature noire, de la scène du crime aux salles d’audience et avec eux tous les métiers liés à la police et la justice : avocats, magistrats, policiers, journalistes, historiens,… tous sont appelés à la barre.

Empreinte Carbonne se présente comme le projet d’une ville et de ses habitants, porté par plusieurs institutions et organismes dont l’association Arts et culture en Volvestre. Un événement placé sous le signe de la citoyenneté puisqu’il propose de réfléchir aux grands enjeux de notre société, à commencer par les préoccupations écologiques.

30 auteurs de la galaxie « polar »

Parrainé par l’écrivain Olivier Norek, le festival invite pour sa première édition une trentaine d’écrivains français et étrangers parmi lesquels Franck Thilliez, Patrice Gain (lauréat du Prix du polar Sud Ouest-Lire en Poche), Victor Del Árbol, Céline Denjean, et bien d’autres personnalités.

Le festival met également à l’honneur les éditions Cairn qui fêtent leurs 25 ans cette année. L’occasion de (re)découvrir leur collection de romans policiers « Du Noir au Sud » et quelques-uns de leurs auteurs phares.

Différents formats de rencontres sont proposés durant ce festival : tables rondes, expositions, conférences, cafés littéraires,… et même une murder party. La programmation complète du festival sera bientôt disponible sur la page dédiée à Empreinte Carbonne.

Une Escale du livre tournée vers l’avenir

Du 8 au 10 avril, l’Escale du livre fête ses 20 ans dans le quartier Sainte-Croix à Bordeaux. L’occasion de repenser le festival et le salon du livre, de proposer de nouveaux formats et des créations inédites, dans un soutien affirmé à l’édition indépendante.

On se souvient de l’édition 2021 de l’Escale du livre, entièrement repensée à cause de la crise sanitaire. Les organisateurs avaient imaginé une programmation hybride composée d’événements « en présentiel » et de contenus filmés et diffusés en ligne.

Bénéfice de cette période, cette ouverture sur Internet et les réseaux sociaux a permis à l’Escale d’amorcer une révolution numérique de grande ampleur : la création d’un nouveau site internet, la réduction du programme imprimé et le déploiement de sa communication digitale, avec notamment l’introduction de QR codes sur les affiches et les programmes.

De nouveaux auteurs

Une façon de tisser des liens avec une communauté plus large et d’envisager de nouveaux partenariats. « Depuis notre édition numérique, nous avons réellement augmenté le nombre d’abonnés sur nos réseaux sociaux , nous apprend la coordinatrice Gaëlle Thoilliez. Notre communauté se développe, nous arrivons à intéresser un public plus jeune, plus large, qui ne connaît pas forcément l’univers du livre, mais qui y accède par ce biais-là. »

Ce développement se reflète dans la programmation, avec l’apparition d’invités qui ont acquis leur notoriété sur les réseaux sociaux et qui ont suscité l’intérêt des maisons d’édition, au point d’être publiés. « Après deux ans d’édition réduite, cela fait du bien d’amener un nouveau souffle avec des auteurs qui viennent d’une autre sphère », affirme Gaëlle Thoilliez.

Citons par exemple Charlotte Pudlowski qui publie Ou peut-être une nuit chez Grasset et anime un podcast sur l’inceste. Ou Simon Frankart, l’illustrateur du compte Instagram Petites Luxures, très suivi sur Instagram. Ses dessins érotiques, inspirés d’histoires intimes recueillies auprès de sa communauté de followers, ont fait l’objet de plusieurs livres. Côté jeunesse, l’Escale invite Frigiel, un YouTubeur spécialisé en jeux vidéos et auteur de quelques ouvrages sur le sujet. 

Mise à l’honneur de la poésie

Mais la créativité dont font preuve les acteurs des réseaux sociaux n’empêche pas pour autant d’autres modes d’expression plus « traditionnels » de figurer en première ligne de cette édition 2022, comme l’art poétique mis à l’honneur lors de la soirée de lancement de la Maison de la poésie de Bordeaux à laquelle s’associe l’Escale, autre temps fort du festival.

À part ces quelques nouveautés, la 20ème édition de l’Escale du livre reprend, avec 95 auteurs, 10 libraires et une soixantaine d’éditeurs la même trame que les années précédentes : des rencontres, des dédicaces, des débats de société, des performances, … autant de propositions reflétant l’actualité et la production éditoriale. Entre autres créations, signalons deux lectures assurées par la comédienne Sandrine Bonnaire : Les Carnets de Goliarda Sapienza et des extraits du roman Les abeilles grises de l’écrivain Andreï Kourkov, resté en Ukraine auprès des siens.

Retrouvez la programmation complète de l’Escale du livre sur cette page.

À la rencontre du Petit Prince !

Le Musée des Arts Décoratifs de Paris propose la première exposition muséale entièrement consacrée au Petit Prince, le chef-d’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry.

Phénomène éditorial depuis 75 ans, traduit dans plus de 500 langues ou dialectes, Le Petit Prince totalise chaque année cinq millions d’exemplaires vendus dans le monde et les adaptations musicales, théâtrales et audiovisuelles se multiplient. Il était donc grand temps de lui consacrer une exposition, afin de lui rendre hommage.

Une histoire universelle

À travers des documents et des dessins prêtés par des institutions et des collectionneurs du monde entier, dont des centaines d’éditions étrangères, l’exposition vise à « donner des clés de compréhension pour ce conte aussi universel qu’énigmatique », à la portée philosophique considérable, bien au-delà d’un livre destiné à la jeunesse. 

Saint-Exupéry offre un conte philosophique intemporel, qu’il semble bien difficile de ranger, trop catégoriquement, dans la littérature destinée à la jeunesse, mais plutôt dans celle qui parle intimement à chacun au fil du temps qui passe, chaque lecture trouvant des résonances différentes selon l’âge, le moment, le lieu quelquefois.

Olivier Gabet, directeur du Musée des Arts Décoratifs

La genèse de l’oeuvre

Le début de l’exposition plonge le visiteur dans l’enfance et l’adolescence de Saint-Exupéry, né en 1900 à Lyon. Son éducation, son goût pour la poésie, sa fascination grandissante pour les avions constituent la genèse de l’oeuvre de l’écrivain-aviateur. Le parcours évoque ensuite son expérience dans l’aviation, les années dans l’Aéropostale et revient sur son accident d’avion et la longue marche dans le désert en décembre 1935, un événement qui constitue le point de départ du Petit Prince

« S’il vous plaît, dessine-moi un mouton ! »

La rencontre entre le Petit Prince et Saint-Exupéry se fait autour du dessin, un des talents que possédait l’écrivain : présents dans ses lettres, ses brouillons, ses carnets et ses manuscrits, ces croquis poétiques et stylisés reflètent ses états d’âme et témoignent de la vision du monde de l’écrivain.

On raconte que lorsqu’il était en exil aux États-Unis, ses éditeurs américains, le voyant griffonner sans arrêt, proposèrent à Saint-Exupéry d’écrire un conte pour enfants. Le Petit Prince paraît ainsi pour la première fois outre-Atlantique en avril 1943, puis en France à la fin de la guerre, en avril 1946, lorsque Gallimard en publie l’édition française, après la disparition de l’écrivain-aviateur.

Un document inestimable

Le manuscrit original du Petit Prince constitue la pièce maîtresse de l’exposition proposée par le Musée des Arts Décoratifs. Exceptionnellement prêté par La Morgan Library & Museum de New York, ce document à la valeur inestimable est exposé pour la première fois à Paris, accompagné d’un ensemble de documents pour la plupart inédits : des esquisses, des dessins préparatoires et des aquarelles originales.

À la rencontre du Petit Prince
Musée des Arts Décoratifs – 107, rue de Rivoli, 75001 Paris
Exposition visible du 17 février au 26 juin 2022.

Création d’une Maison de la poésie à Bordeaux : donner du sens et créer du lien

L’association Maison de la poésie de Bordeaux a lancé une souscription sur Helloasso afin de récolter des fonds. Son but ? Rendre la poésie accessible en réunissant écrivains et publics dans un espace-temps dédié au texte. Avec un plaisir en plus : rendre la poésie joyeuse. Présentation du projet.

L’association Maison de la poésie de Bordeaux à peine créée, son président Patrice Luchet a déjà planifié des événements qui font entendre des textes « de manière joyeuse » et qui « permettront de présenter la marque de fabrique » du travail qui sera mis à l’œuvre dans la future maison. Le premier événement est de taille. Il s’agit de la soirée de lancement de L’Escale du livre le vendredi 8 avril prochain. Après quatre demi-journées d’atelier d’écriture avec Nicolas Tardy, des élèves de CM1-CM2 présenteront leur travail en ouverture de la soirée, puis resteront en bord de scène quand d’autres auteurs, Fanny Chiarello et Emanuel Campo accompagnés par Eric Pifeteau, l’ancien batteur des Little Rabbits, prendront le relais.

Rendre la poésie accessible

Le concept est simple à première vue : organiser un atelier d’écriture avec un écrivain sur quelques jours et une restitution de lectures à voix haute mise en musique, en danse, en dessin, en photographie sur une scène professionnelle, avec des professionnels.

L’objectif de Patrice Luchet est « de monter quelque chose qui rende la poésie accessible. » L’atelier d’écriture comme sa restitution à voix haute donnent accès au texte. « Le rythme de la poésie permet d’abattre les contraintes de langue; la liberté de la poésie permet de défier la barrière de la langue. » Et le final sur scène, où chacun est autorisé à faire entendre sa voix, dans des conditions professionnelles, permet un moment de partage avec les familles, les amis, les spectateurs, les artistes.

Si  « nous avons tous un jour ou l’autre croisé la poésie dans notre vie », nous nous en sommes bien souvent éloignés. Avec ce concept, la poésie encore trop élitiste, serait remise dans la société.

Un projet de poésie et de liens

L’amener dans le monde de l’entreprise est aussi envisagé. Les différents modes de management mis en œuvre ces dernières décennies, citons au hasard et de manière non exhaustive le flex office, la gestion par la qualité et le lean management, la segmentation du métier, ont grandement contribué à la perte de sens. Pour Patrice Luchet, la poésie peut contribuer à « retrouver un sens et avoir une portée sociale par le fait de travailler ensemble puis de restituer ensemble. »

Nous partons du constat que notre monde a besoin de poésie, car le poète dit le monde. Et le réinvente par ses mots. Et cela fait du bien. 

« Tout est possible », affirme Patrice Luchet qui anime des ateliers d’écriture pour des migrants dans le cadre du collectif Bienvenue – Mobilisation pour les réfugiés et qui espère toucher tous les publics.

Et favoriser des rencontres avec des auteurs variés. Même si certains restent hésitants à se mettre en scène, Patrice Luchet se veut rassurant : « La lecture à voix haute n’est pas très éloignée du travail d’écrivain. Elle permet de voir son texte différemment. Et on peut encore avoir une prise sur son texte pendant une lecture, il n’est pas encore figé. Si l’on fait appel à un auteur, c’est qu’on croit en lui, en son texte et qu’on croit qu’il va rencontrer un nouveau public, un public inattendu. »

Une équipe aguerrie

Entouré d’Eric Chevance, co-fondateur du TNT – Manufacture de chaussures aujourd’hui enseignant à l’université Bordeaux-Montaigne, de Carole Lataste, chargée de l’action culturelle au sein de l’association N’a qu’1 Œil, de Philippe Bruno, créateur de la startup BlookUp, un service d’édition de livres de blogs, d’Hèlène des Ligneris, directrice de La Machine à Lire, et des enseignantes Christelle Granit et Stéphanie Soulié, Patrice Luchet assure avancer confiant.

Lancer la poésie dans le monde en la mettant en pratique, en la décloisonnant, en l’ouvrant parce qu’elle fait grandir et crée des liens. Tel est le projet de la Maison de la poésie de Bordeaux. Les villes de Paris, Nantes, Rennes, Hagetmau ont la leur. Assurément, un tel projet fait sens à Bordeaux. Si à terme, l’objectif est de trouver, ou de partager un lieu, l’objet de la souscription lancée via Helloasso est plus modeste. Avec pour ambition de récolter 15 000 €, les fonds permettront de financer les premiers événements principalement à travers la rémunération des auteurs dans le respect de la charte du CNL.

« Les quelques 3000 € récoltés à ce jour soutiendront les événements prévus pour 2022 », assure Patrice Luchet. Un bon début pour ce projet culturel qui œuvrera à promouvoir la création poétique contemporaine. Parce que tous les poètes ne sont pas morts…

FRACTURE d’Andrés Neuman (ou l’art du kintsugi)

Dans son quatrième roman paru en français, l’auteur argentin dresse le portrait fragmenté d’un Japonais survivant des deux bombes atomiques qui ont frappé son pays en 1945.

Yoshie Watanabe n’est qu’un enfant lorsque les bombes atomiques sont larguées, tuant son père à Hiroshima et le reste de sa famille à Nagasaki. Cette histoire, il choisit de la taire, préférant toute sa vie le silence à la parole : « Yoshie m’a expliqué qu’il ne voulait surtout pas réduire son identité à cette tragédie. […] Il refusait de vivre, mais aussi d’aimer en qualité de victime aux yeux des autres. »

Employé d’une multinationale, Yoshie Watanabe fait toute sa carrière à l’étranger, dans différents pays d’exil, aux côtés de Violette à Paris, de Lorrie à New York, de Mariela à Buenos Aires puis de Carmen à Madrid. À sa retraite, il revient s’installer à Tokyo, la ville où il a grandi après la catastrophe.

Lorsque commence Fracture, un important séisme frappe le Japon. Nous sommes le 11 mars 2011. Le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe de Fukushima réveillent en Yoshie le traumatisme nucléaire qu’il s’était efforcé de refouler jusqu’alors.

Ce roman est une anthologie de failles et de brisures en recherche de réparation.

Fracture tire sa force du choix narratif fait par l’auteur : ce sont surtout les femmes que Yoshie a côtoyées qui évoquent la vie de celui qui refuse de se considérer comme un authentique hibakusha, le nom donné aux victimes des bombardements atomiques d’août 1945. Violette, Lorrie, Mariela et Carmen, chacune avec sa fêlure intime écrit un chapitre de leur histoire commune et raconte l’homme qu’elles ont connu. Autant de fragments qui, rassemblés, habillent le silence et redonnent sens à l’existence lézardée de cet homme qui a vécu aux quatre coins du globe, dans différentes langues d’exil.

Plus qu’une personne parlant plusieurs langues, il avait l’impression d’être autant d’individus que de langues qu’il parlait.

Passionné par le Japon qui constitue l’épicentre de Fracture, Andrés Neuman évoque la philosophie du kintsugi, un art omniprésent dans son roman : « Lorsqu’une céramique se casse, les maîtres de cet art saupoudrent d’or chaque fissure, la soulignent. Au lieu d’être gommées, les brisures et les réparations sont mises en évidence, elles prennent une place centrale dans l’histoire de l’objet. Mettre cette mémoire en exergue est l’embellir. Ce qui a survécu aux dommages subis gagne en valeur, en beauté. »

Dans ce récit de reconstruction, Andrés Neuman réussit à dessiner, page après page, une fresque universelle d’une rare intensité qui rend hommage aux victimes, comblant de mots le silence qui, souvent, recouvre leur traumatisme.

Note : 4.5 sur 5.

Fracture
Andrés Neuman
Alexandra Carrasco-Rahal (traduction)
Buchet Chastel, 528 pages, 2021.

Le 1/4 d’heure de lecture des Français!

Jeudi 10 mars 2022 à 10 heures les Français sont encouragés à cesser leur activité pour consacrer un quart d’heure à la lecture, où qu’ils soient, chez eux ou au travail, seuls ou en famille. 15 minutes d’apaisement et de calme pour le plaisir de lire.  

La lecture est un bien précieux que les Français ont redécouvert en 2020 lors des confinements. Les ventes de livres en librairie ont alors décollé de manière inédite – et imprévue. Il est vrai qu’ils disposaient enfin de temps, ce temps après lequel on court en général toute la journée, entre les obligations professionnelles, les tâches domestiques et l’éducation des enfants. Ils disposaient aussi de l’espace de calme nécessaire à la lecture, loin de l’agitation et du fourmillement du quotidien.

Proposé par le Centre national du livre (CNL), le quart d’heure de lecture programmé jeudi 10 mars à 10 heures veut « remettre la lecture au cœur de notre quotidien ». Son principe est simple : arrêter son activité, mettre de côté les appareils électroniques et s’emparer d’un livre choisi librement pour une durée de 15 minutes. Où que l’on soit, au bureau ou chez soi.

Silence, on lit !

Dédier un temps de la journée à la lecture est déjà une réalité pour les élèves et les personnels des établissements scolaires grâce à l’association « Silence, on lit ! », à l’origine de ce projet, et qui depuis 2016 propose un accompagnement à la mise en place de ce temps calme. Les résultats de ce projet dans le cadre scolaire sont probants : il permet un regard différent sur le livre qui n’est plus perçu comme une contrainte scolaire, mais comme un outil d’évasion et de plaisir. Quant aux bienfaits de la lecture sur l’apprentissage et la maîtrise de la langue, connus depuis longtemps, ils sont régulièrement confirmés par des études scientifiques. L’une d’elles, menée par l’Université de Berkeley en Californie, estime que la littérature jeunesse expose l’enfant à 50% de mots en plus qu’une émission télévisée. On le savait aussi : la lecture donne les clefs de la connaissance de soi et des autres.

Mais ce n’est pas tout et c’est peut-être là le plus intéressant. Enfants comme adultes prennent goût à cette pause consacrée à la lecture. Lire est une source d’épanouissement et d’émerveillement, un plaisir. « Les retours en termes d’apaisement, de concentration, d’amélioration du climat scolaire sont extrêmement positifs » selon l’association Silence, on lit ! C’est ce que confirme une étude de David Lewis, neuropsychologue de l’université du Sussex dont les recherches ont montré que la lecture permettrait de réduire le stress plus efficacement que n’importe quelle autre activité. Sans oublier qu’elle stimule le cerveau et contribue à préserver la mémoire.

Lire un peu chaque jour

C’est parce que la lecture a des vertus bien connues que l’opération « le quart d’heure de lecture » veut la promouvoir. Elle affiche pour ambition d’élargir ce temps de pause à l’ensemble de la population, et de pérenniser cette pratique à plusieurs jours de la semaine. « En mobilisant les écoles, les entreprises, les administrations, les associations et en manifestant notre attachement collectif aux livres, le but ultime de cette opération nationale est de permettre à l’ensemble des partenaires de se saisir du « quart d’heure de lecture » pour le généraliser tout au long de l’année. » Si la grande inconnue reste de savoir comment « le quart d’heure de lecture » sera perçu dans le monde de l’entreprise, des projets sont recensés un peu partout en France.

S’autoriser à ralentir. S’accorder une pause en pleine journée pour lire. S’évader de son quotidien pour s’ouvrir à d’autres et à d’autres mondes. La sanctuarisation de 15 minutes chaque jour pour que le temps de lire ne soit plus du temps volé s’inscrit dans un ensemble d’opérations consacrées à la lecture depuis qu’elle a été déclarée « grande cause nationale » qui seront déclinées tout au long de l’année 2022. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Suivre une masterclasse avec un écrivain (à distance et gratuitement), c’est possible !

Les masterclasses d’écrivains ont fleuri ces dernières années. Offrant une ouverture unique sur l’univers d’un auteur, elles sont souvent retransmises en direct par internet et accessibles ensuite depuis les sites et les chaînes YouTube des organisateurs. Explication et (petite) sélection.

Erri de Luca, Hervé Le Tellier, Lola Lafon, Leïla Slimani, Jul’ Maroh, Jérôme Ferrari, Javier Cercas, Ian Mc Ewan… Ces écrivains français et étrangers ont en commun d’avoir participé à une masterclasse organisée par la Bibliothèque nationale de France, le Centre national du livre et France Culture.

Les masterclasses ont le vent en poupe depuis quelques années. « Elles proposent une plongée dans la création littéraire contemporaine », en allant bien plus loin que la simple présentation du dernier ouvrage publié. Véritables immersions dans l’univers d’un auteur, elles interrogent l’acte d’écrire. Pourquoi un écrivain écrit-il ? Comment naît un roman ? Et l’inspiration ? De l’idée créatrice jusqu’à la réception du roman par le public, les masterclasses permettent à un auteur de présenter son travail et la manière dont il le fait. Un point de vue unique et inspirant.

Masterclasse de Ian Mc Ewan, « En lisant, en écrivant » (BnF)

France Culture, qui diffuse les masterclasses en partenariat avec la BnF et le Centre national du Livre va plus loin en les enrichissant de grands entretiens d’artistes, de cinéastes, de philosophes, d’historiens, etc. Pour Arnaud Laporte, qui coordonne cette opération, ils ont « pour vocation de constituer une collection d’entretiens de référence sur la culture. »

Même s’ils ne se revendiquent pas « masterclasses », les entretiens d’auteurs de la Maison de la Poésie-Scène littéraire, visibles sur sa chaîne YouTube, permettent de comprendre la fabrication d’une oeuvre. Souvent accompagnés d’une lecture, parfois mis en musique, ils s’inscrivent dans l’esprit d’ouverture, de décloisonnement, de cette scène littéraire.

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a plus besoin d’habiter Paris pour y avoir accès. Si les masterclasses de la BnF et les entretiens de la Maison de la Poésie accueillent du public, elles sont aussi diffusées sur internet. Et par là-même accessibles à tout le monde, où qu’on habite. On ne boude pas notre plaisir.

Le Prix Grand Continent à la recherche du GRAND ROMAN EUROPÉEN

Nouveau dans la sphère des prix littéraires, le Prix Grand Continent se fixe pour objectif de valoriser un grand roman européen chaque année. Remis en décembre à 3466 m d’altitude dans le cadre grandiose du massif du Mont-Blanc, ce prix accorde aussi une dotation importante à la traduction, couramment considérée comme « la langue de l’Europe ».

Il y a un peu plus d’un mois, le Prix Grand Continent a été attribué au roman Les noces de Cadmos et Harmonie de Roberto Calasso paru chez Gallimard une dizaine d’années plus tôt. Un hommage à l’écrivain, critique et fondateur de la maison d’édition Adelphi décédé en 2021. Figure tutélaire incarnant l’esprit du prix, Roberto Calasso est l’auteur d’une œuvre magistrale qu’il qualifie lui-même d’ « unique et sans nom » et l’inventeur du concept de littérature absolue. Parlant huit langues, sa contribution à la culture européenne s’étend à son travail d’éditeur où, dès les années 70, il publie de nombreux ouvrages dans des traductions de grande qualité.

Des œuvres majeures ont régulièrement traversé les frontières et touché les lecteurs européens, comme Ulysse de James Joyce ou À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Donner une chance à des œuvres de fiction, leur permettre de toucher un public européen par leur qualité littéraire et les traduire directement depuis leur langue originale, tel est le défi du Prix littéraire Grand Continent. Émanation de la revue Grand Continent créée en 2019 et qui fait aujourd’hui référence en matière de débat stratégique, politique et intellectuel à l’échelle continentale, il entend contribuer « à l’émergence de nouveaux récits européens structurants et fondateurs. »

Un jury européen

Le jury, qui a la particularité de représenter à part égale les cinq langues du prix, est composé de personnalités reconnues du monde de la littérature comme les Espagnols Javier Cercas et Rosa Montero, l’Allemande Nora Bossong, la Polonaise Agata Tuszynska, et d’auteurs plus jeunes comme Giuliano da Empoli, qui dirige le think tank Volta, Andrea Marcolongo, essayiste spécialiste de la langue et de la littérature de la Grèce antique et Géraldine Schwartz, journaliste franco-allemande.

Chacun a pour mission de repérer un ouvrage susceptible d’être lu à l’échelle continentale, avant même qu’il soit traduit. Le jury délibère donc sur la base d’un dossier constitué de la traduction d’une série d’extraits de l’ouvrage et d’un argumentaire critique. L’annonce du lauréat du prix 2022 est attendue pour la fin de l’année. Il « récompensera une oeuvre récente, cette fois, publiée entre la fin de l’année 2021 et 2022 » annonce Mathieu Roger-Lacan.

Une dotation importante à la traduction

En reconnaissant vingt-quatre langues officielles, l’Europe ne simplifie pas la communication, rendant par là-même la traduction indispensable. « Face à l’hyperpuissance du marché éditorial de l’anglosphère, nous croyons que la traduction doit demeurer la langue de l’Europe », affirme les fondateurs du prix. La dotation du prix, valorisée à hauteur de 100 000 €, finance les traductions dans et depuis les cinq principales langues littéraires européennes que sont le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol et le polonais, et accompagne la promotion du livre primé dans ces cinq aires linguistiques.

Le Mont-Blanc est un pivot des cultures qui l’ont façonné, un lieu de visibilité des ruptures et des avancées qui l’ont produit. 

Un prix remis sur le toit de l’Europe

La remise du prix à la Pointe Helbronner – située à 3466 mètres d’altitude- au cœur du massif du Mont-Blanc, se veut symbolique. « En renversant les habitudes qui font que les prix littéraires sont normalement organisés en Europe dans les salons ou dans les cafés des grandes villes, nous pensons que la création d’un prix littéraire au sommet du Mont Blanc peut permettre les conditions d’un renouvellement. »

Élément central de l’imaginaire européen, le Mont-Blanc est un carrefour géographique et linguistique, autant qu’un lieu d’observation privilégié du changement climatique. Un espace grandiose en résonance avec les grandes transformations de notre époque, dont la littérature et le Prix Grand Continent veulent se faire l’écho.

« Malagar », la maison rénovée de François Mauriac de nouveau ouverte au public

Après deux années de fermeture pour travaux de rénovation, la maison de François Mauriac à Saint-Maixant, Malagar, a rouvert au public. Une restauration de grande qualité qui s’est attachée à respecter les usages et les décors du temps de cet auteur majeur du 20ème siècle et qui autorise aujourd’hui la visite de l’étage. Une (re)découverte au charme intact.

Propriété de la Région Nouvelle-Aquitaine depuis la donation des enfants de François Mauriac en 1985 qui voulaient par ce geste célébrer le centenaire de la naissance de leur père, Malagar, la maison de l’écrivain, prix Nobel de littérature en 1952, a été entièrement restaurée au cours d’importants travaux de rénovation qui ont duré deux ans. Sa réouverture était très attendue tant cette maison est inscrite dans son œuvre dont trois romans sont dits « malagariens  » : La chair et le sang, Destins et Le nœud de vipère.

Pour celui qui ne pouvait « concevoir un roman sans avoir présente à l’esprit, dans ses moindres recoins la maison qui en sera le théâtre », Malagar fut une source d’inspiration notoire.

Une restauration respectueuse de l’époque de l’auteur
Malagar, vue sur les vignes et la ligne de cyprès (c) Centre François Mauriac Malagar

Malagar, « mon humble maison des champs, ma modeste maison des vignes », comme aimait à le dire François Mauriac, s’étend sur un domaine de quatre hectares sur la commune de Saint-Maixant. La douceur est de mise sur cette colline verdoyante de l’Entre-deux-Mers. Dans ce paysage vallonné, entre le lit de la Garonne et les coteaux de vignes, l’horizon est ceinturé de noir par la forêt des Landes. La descente de l’allée de charmilles jusqu’à la terrasse où l’écrivain aimait contempler cette vue et « regarder l’éternité sans trop cligner des yeux » permet de comprendre le rapport de Mauriac à la nature. Alors que son grand-père, qui acheta le domaine en 1853, fit planter des tilleuls, dont un dans la cour aujourd’hui classé arbre remarquable, François Mauriac s’empara du paysage en l’agrémentant de cent trente cyprès ponctués de pins parasols et d’une ligne de peupliers, idée qu’il ramena d’un voyage en Toscane dont il souhaitait ainsi prolonger le charme.

Je n’y habite que trois mois dans l’année, mais c’est le temps qui me ressemble le plus. 

François Mauriac à propos de Malagar
Service à eau en opaline, salon (c) Centre François Mauriac Malagar, 2012

C’est dire si Malagar revêt une importance pour l’écrivain qui en fit l’objet de nombre de ses romans. Cette maison simple qui satisfait néanmoins aux exigences de confort d’une maison de maître à la campagne est d’autant plus intéressante que derrière chaque porte, en chaque objet, l’œuvre pointe. Les connaisseurs de Mauriac reconnaîtront dans le salon sur un guéridon, le service à eau en opaline orné d’un fin filet d’or de Genitrix, la chambre à l’étage où Louis (Le noeud de vipères) écrit son testament. La maison « n’est à chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre », mais elle a assurément nourri son écriture.

La qualité de la restauration est remarquable. Celle-ci s’est attachée à ne pas modifier, encore moins transformer. La maison est celle – ou presque- que Mauriac a connue. Le potager dans la cuisine côtoie la cuisinière à bois qu’il fit installer, les tapisseries des chambres de l’étage n’ont pas été changées ni même refaites à l’identique mais restaurées.

Un superbe espace d’exposition

Le chai rouge accueille désormais un espace d’exposition où l’on chemine comme dans la vie de Mauriac, entre le sable et le bois des Landes. Son épée d’académicien est judicieusement mise en scène, avec un miroir permettant d’en voir les deux faces, pour mieux apprécier le nœud de vipères, les « pignes » de pins et les entrelacs de vignes qui l’ornent. La copie du diplôme de remise du prix Nobel sur lequel figure Malagar est présentée non loin d’un des bustes que le sculpteur Ossip Zadkine fit de lui.

La modernité que Mauriac accueillit toujours avec prudence est présente à travers les bornes numériques. Un immense travail de numérisation de documents, correspondances et photographies a été fait pendant la fermeture pour conserver l’un des plus gros fond d’archives sur l’auteur. Et pour le rendre accessible, cinq bornes tactiles ont été installées qui permettent une consultation au gré de thématiques comme l’œuvre, la famille, la maison. Moment privilégié : elles offrent également l’occasion rare d’entendre la voix de Mauriac.

Avec plusieurs documentaires dont un qui rappelle quel journaliste engagé il fut, il est facile de passer l’après-midi à (re)découvrir cet auteur. Pour ceux qui ne tiennent pas en place, un escape game est organisé chaque mercredi de vacances scolaires prenant pour point de départ le bureau de Mauriac.

Nul besoin de connaître l’œuvre de Mauriac sur le bout des doigts pour la saisir à travers la maison. Les excellentes visites guidées construites en lien avec l’œuvre offrent un parcours unique dans l’intimité de l’œuvre de François Mauriac et la passion communicative des guides les rendent habilement vivantes.

Nota bene : deux maisons girondines de François Mauriac sont aujourd’hui la propriété de la Région Nouvelle-Aquitaine. Le chalet Mauriac, situé à Saint-Symphorien, accueille des écrivains en résidence. Malagar, située à Saint-Maixant et gérée par le centre François Mauriac, est ouverte au public.

Baudelaire à la BnF : l’exposition du bicentenaire

La Bibliothèque nationale de France célèbre le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire avec l’exposition « Baudelaire, la modernité mélancolique » visible jusqu’au 13 février prochain. Une immersion au cœur de la création poétique et de la modernité du « roi des poètes. »

Parmi les 200 pièces présentées dans l’exposition « Baudelaire, la modernité mélancolique » actuellement visible à la BnF, il y en a une qui suscite une curiosité particulière : les épreuves corrigées de l’édition originale des Fleurs du Mal. Le manuscrit original du recueil de poésie le plus connu de France n’ayant jamais été retrouvé, les épreuves corrigées en constituent la seule trace manuscrite. Acheté en 1998 par la BnF pour plus de trois millions de francs lors d’une vente aux enchères chez Drouot, le document constitue un témoignage unique des coulisses de l’édition de ce chef d’oeuvre publié pour la première fois en 1857.

Cette oeuvre exceptionnelle qui a changé le destin de la poésie s’inscrit dans une exposition avant tout consacrée à l’univers poétique de Charles Baudelaire et au rôle qu’y tient la mélancolie « toujours inséparable du sentiment de beau ». Il ne s’agit donc pas d’une exposition biographique mais littéraire, même si le néophyte trouvera tout ce qu’il faut savoir sur Baudelaire. La première partie est consacrée au sentiment de l’exil qu’il a lui-même appelé, dans Mon cœur mis à nu, « la grande Maladie de l’horreur du Domicile ». La deuxième partie poursuit l’idée d’une impossible présence au monde, en explorant le thème de l’image telle que la comprend Baudelaire : non pas ce qui donne présence aux choses absentes mais ce qui avive le sentiment même de leur absence. L’exposition se termine par une invite à pénétrer au plus vif de la mélancolie baudelairienne, en l’abordant comme impossible présence à soi-même.

La modernité c’est la moitié de l’art : son versant transitoire, fugitif, contingent, l’autre, ce qui est éternel. Presque toute notre originalité vient de l’estampille que le temps imprime à nos sensations.

Charles Baudelaire

Les œuvres graphiques et picturales présentées éclairent la compréhension de l’œuvre de Baudelaire. Les estampes qu’il collectionnait côtoient les travaux de ses contemporains : les lithographies de Delacroix sur Hamlet qu’il avait affichées aux murs de son appartement en
1843, les portraits de Nadar, des gravures de Goya, des dessins de Gustave Moreau et d’Odilon Redon. Et ses autoportraits photographiques et dessinés qui le présentent au miroir de lui-même : « Tête-à-tête sombre et limpide / Qu’un cœur devenu son miroir ! » (L’Irrémédiable).

Les poèmes de Baudelaire accompagnent un lecteur sur une vie jusqu’à la mort. L’exposition de la BnF s’attache à décortiquer la création poétique de celui que Rimbaud saluera plus tard comme «le premier voyant, roi des poètes.»

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Baudelaire, la modernité mélancolique
Bibliothèque nationale de France – François Mitterrand
Galerie 1
Jusqu’au 13 février 2022

Marcel Proust, un roman parisien

Le Musée Carnavalet propose une exposition consacrée aux liens unissant Marcel Proust à la ville de Paris. Un voyage dans l’oeuvre de l’écrivain et dans l’histoire de la capitale.

Né et mort à Paris, Marcel Proust (1871-1922) est sans doute l’écrivain parisien le plus connu au monde. Tout comme l’homme, son oeuvre est indissociable du Paris de l’époque, source de vocation et d’inspiration. Une raison suffisante pour que le Musée Carnavalet explore cet attachement, à travers une exposition richement documentée.

Marcel Proust a vécu dans un espace relativement restreint de la capitale, un quadrilatère allant du Parc Monceau à la place de la Concorde, de la Concorde à Auteuil, d’Auteuil au Bois de Boulogne et à l’Étoile. Matérialisée au début de cette exposition par une importante cartographie, cette déambulation dans les quartiers de la capitale permet aux visiteurs de comprendre l’éveil littéraire du jeune Marcel Proust : la fréquentation de la haute société parisienne et la rencontre de personnalités artistiques et littéraires de son temps ont permis l’émergence de sa vocation d’écrivain.

Au coeur de l’exposition, la reproduction de la chambre de Marcel Proust permet une immersion dans son univers, à travers des objets, des meubles, des éléments de son quotidien.

L’exposition présente ensuite le Paris tel qu’il est représenté dans l’oeuvre proustienne, en suivant le cours du roman À la recherche du temps perdu. En s’attachant à divers lieux parisiens emblématiques, l’exposition propose un voyage dans l’oeuvre et dans l’histoire de la ville, en s’attachant aux principaux protagonistes du roman.

À travers quelques 280 oeuvres (peintures, sculptures, oeuvres graphiques, photographies, maquettes d’architecture, accessoires et vêtements), manuscrits et documents d’archives, l’exposition « Marcel Proust, un roman parisien », présente l’univers parisien de l’écrivain, oscillant entre réel et imaginaire romanesque. De nombreux extraits de films d’archives, d’adaptations cinématographiques et de captations sonores d’À la recherche du temps perdu offrent aux visiteurs une introduction sensorielle au roman et au monde proustien.

Musée du Carnavalet – Histoire de Paris
23 rue de Sévigné, Paris 3ème.
Réservation conseillée.
Jusqu’au 10 avril 2022.